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Interview exclusive de Murhula ZIGABE, l’initiateur du projet

Interview exclusive de Murhula ZIGABE, l’initiateur du projet

par Noé Diakubama

1. Qui êtes-vous ?

Je suis Murhula Zigabe. Je suis né au Sud-Kivu. J’ai fait mes études primaires à l’Ecole Primaire de Nyantende. Mes études sécondaires, je les ai faites à l’Institut Fadhili, puis l’Institut Nyantende, puis l’Institut Mwanzo où j’ai obtenu mon diplôme d’Etat en pédagogie générale. Actuellement je poursuis mes études universitaires à l’Université Officielle de Bukavu en philosophie.

Je n’ai jamais été favorisé par la nature : depuis mon enfance, je me rends toujours à l’école à pied et il m’arrivait même de rater certaines leçons pour n’avoir pas encore payé mes frais scolaires.

Murhula ZIGABE

La chance que j’ai eue c’est que trop jeune, j’ai réalisé qu’on ne refait pas la vie, qu’on vit une seule fois. Je vivais alors chaque minute de mon temps avec l’idée que je ne l’aurai plus jamais dans ma vie , qu’une fois perdue, elle était irrécupérable. Et cela m’a permis, trop jeune, de faire la différence. Grace à cette différence, je me suis fait des amis qui m’ont aidé à rêver grand, à aimer le travail et à croire dans ma capacité à changer le monde et à améliorer ma vie. Depuis lors, je suis devenu utile à moi-même et ma communauté.

Je viens de créer, il y a 4 mois, Briquette du Kivu, une initiative de ramassage des déchets organiques qui trainent dans les rues, marchés et poubelles publiques de la ville de Bukavu pour les transformer en braise écologique qu’on appelle ‘’briquette’’ en remplacement du charbon de bois qui est à la base de la déforestation à grande échelle que nous connaissons ce dernier temps dans notre pays.

2. D’où vous est venue cette idée ?

Trois principales raisons m’ont posé à penser à cette idée :

1ère raison : Bukavu est une ville qui grandit jour après jour. Plus elle grandit, plus elle produit plus de déchets. Il suffit tout simplement de vous promener dans la ville pour découvrir des montagnes des déchets stockés ici et là, qui dégagent une odeur qui pollue l’air et qui attirent toute sorte d’insectes. Aujourd’hui la solution en place est de les acheminer vers les villages. Alors je me suis dit, nous avons déjà pollué toute la ville, c’est au tour maintenant des villages d’être aussi pollué. En tant que jeune, il fallait que je fasse quelque chose.

2ème raison : je lisais un article de Radio Okapi, et dans cet article, j’avais appris que chaque année, la R.D. Congo perd 500 000 hectares de ses forets pour que les ménages puissent s’approvisionner en bois de chauffe, pourtant, notre foret est le deuxième poumon par lequel la planète terre respire. Sa diminution rend l’avenir de toute l’humanité sombre et imprévisible.

3ème raison, la région du Kivu où je vis fait face à un manque criant d’électricité. De ce fait, le bois est la principale source d’énergie. Suite à la déforestation, le bois devient de plus en plus rare. D’où la hausse de prix du charbon de bois. L’Alliance Solaire Internationale a mené une étude là-dessus, les résultats attestent que les ménages africains consacrent 30% de leur revenu annuel à l’énergie. C’est énorme comparativement à d’autres régions. Or, cette énergie n’est pas non plus propre, bruler le bois produit de la fumée qui est à la base des maladies respiratoires qui tuent des millions de femmes chaque année.

Face à ces trois problèmes, je me suis dit : je dois faire quelque chose. Je ne suis pas digne de m’appeler jeune et citoyen si je ne propose pas une solution, aussi minime soit-elle, à ce problème.

Je me suis alors lancé dans la recherche de la solution à ces trois problèmes à l’internet. Et par la suite, j’ai alors découvert que les ordures organiques pourraient être transformées en charbon écologique propre et moins couteuse pour remplacer le bois. J’ai alors trouvé des gens pour me former en ligne et après six mois de recherche et de formation en ligne, j’ai produit mon premier charbon.

3. Quels ont été vos défis ? Avez-vous rencontrer des difficultés ?

La plus grande difficulté c’est que je me sous-estimé, je me disais moi-même que j’exagère en rêvant de la sorte car rien ne me prédisposait à transformer un tel rêve en réalité. Comme d’habitude, j’en ai parlé aux amis, ils m’ont rassuré que je peux, à condition que je commence petit tout en gardant le rêve grand. Cela m’a donné du courage, de l’optimisme et m’a épargné de toute fatalité. C’est maintenant que je réalise que le courage, l’estime de soi et l’optimisme constituent les atouts dont nous jeunes disposons pour réussir dans n’importe quelle aventure.

L’autre défi auquel je me suis heurté et qui demeure jusque maintenant c’est le manque de capital mais chaque jour j’invente des stratégies pour surmonter ce défi.

L’autre défi c’est que les autres jeunes au quartier nous prenaient, mon équipe et moi, pour des fous en nous voyant circuler partout en train de ramasser les ordures.

L’autre défi enfin c’est que personne, sauf quelques amis qui m’ont encouragé, ne croyaient à la faisabilité de l’idée. Chacun a des préjugés sur nos produits et cela nous complique la tâche. Ici les déchets sont perçus comme de la saleté, quelque chose ne pouvant plus servir à rien, et lorsque les gens apprennent que la braise que je vais leur vendre est faite à base de ce déchets, automatiquement, ils se font des préjugés sur les produits. Mais comme j’ai dit, c’est une occasion pour nous de réinventer les stratégies pour faire accepter nos produits.

4. Comment justifiez-vous vos résultats aujourd’hui ?

Les résultats, j’en suis déjà fier. Récemment, mon équipe et moi avons été invités par le gouverneur pour qu’il nous fasse part de ses félicitations. Les médias aussi nationaux qu’internationaux s’y intéressent déjà. Nous avons aussi reçu des félicitations venant de partout à travers le monde. Et nous ne rencontrons plus beaucoup de difficultés pour écouler nos stocks. D’ailleurs, nous avons déjà du mal à répondre à toutes les demandes.

C’est pourquoi nous nous battons, c’est que le charbon de bois soit remplacé par le charbon écologique propre et moins couteux issu des déchets. Nous aurons ainsi sauvé la foret congolaise qui , à l’heure actuelle, joue le rôle d’utilité mondiale. Nos villes et nos villages vont être propres et les ménages auront accès à une énergie de cuisson moins couteuse et propre.

5. Quel conseil donnerez-vous à un jeune qui veut changer le monde ?

Partout au monde, l’extrême pauvreté a une face, mais dans mon pays la R.D. Congo, elle a la face d’un jeune. L’extrême pauvreté dans laquelle beaucoup de jeunes congolais sont plongés le rend malléables à peu de frais. Il suffit de voir comment les filles de 16, 17 ans, âge de l’impossible, sont enceintées pour un verre de de lait et comment d’autre passent toute une journée en train de se prostituer pour moins d’1$. Il suffit de voir comment les jeunes courent derrière les députés toute une journée pour avoir 1000 FC. Et bien tout cela parce les jeunes ne croient plus au travail, ils veulent une réussite sans peine c’est pourquoi ils ne veulent pas salir les mains. Les jeunes pensent qu’ils ne vont pas s’en sortir par le travail mais par le miracle, il suffit de voir le nombre de temps que les jeunes passent devant leurs portables en train de chatter ou devant leurs ordinateurs en train de suivre les séries d’amour. Il suffit également de voir le temps qu’ils passent devant la Télé en train de suivre les compétitions occidentales de foot et le temps qu’ils consacrent aux discutions après match pour arriver à la même conclusion que moi.

Tu veux changer le monde, accepte de salir les mains, ça va te déshonorer aux yeux d’autres jeunes mais c’est comme ça que tu va-t’en sortir. Tu veux changer le monde, garde ton rêve grand mais commence petit. Tu veux changer le monde, ne laisse aucune place au pessimisme et à la fatalité.

Tu veux changer le monde, innoves. Seule l’innovation va t’ouvrir la route et t’intégrer dans un système économique qui exclut les jeunes en leur exigeant une expérience professionnelle de trois ans pour les embaucher alors qu’ils viennent fraichement de l’Université et qui les exploite en leur donnant des stages professionnels durant des mois sans les payer.

Tu veux changer le monde, prépares-toi à la guerre contre les défis car il y en avait, il y en a et il y en aura. Si tu te laisses vaincre par les défis, tu as échoué, si tu transcendes les défis, tu vas changer le monde.

admin9242

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